Article Paix et non-violence

La revue Graswurzelrevolution, quand l’anarchisme se fait non-violent

Lou Marin

La revue mensuelle anarchiste et non-violente Graswurzelrevolution est aujourd’hui la plus ancienne revue anarchiste en langue allemande. Son nom signifie « Révolution par la racine ». Elle fête ses 50 ans en 2022.

La revue Graswurzelrevolution est fondée en 1972 à la suite des mouvements de mai 68 dans un contexte où les mouvements étudiants se sectorisent et se divisent entre des organisations communistes-léninistes, des groupes armés comme la RAF (Fraction armée rouge), des cellules révolutionnaires / Rote Zora, ainsi que des groupes anarchistes. Parmi ceux-ci figurent les groupes anarchistes non-violents, regroupés autour de Graswurzelrevolution.

Des racines européennes multiples

En Allemagne, le courant anarchiste non-violent remonte historiquement à la Première Guerre mondiale avec Gustav Landauer et Fritz Oerter. (1)
À ses débuts, les activistes autour de la revue Graswurzelrevolution sont influencés par leurs contacts et leurs échanges avec la France. Notamment par la lutte antimilitariste au Larzac contre l’extension d’une zone d’entraînement militaire, et par la revue de langue française Anarchisme et non-violence qui existe entre 1964 et 1974. (2)
Graswurzelrevolution est également influencée par la tradition antimilitariste de langue anglaise et par les contacts avec la War Resisters’ International, une internationale non-violente (3). Sa conférence tri-annuelle de Sheffield en 1972 est marquée par un courant libertaire non-violent animé par George Lakey et Michael Randle. (4) La revue Graswurzelrevolution est aussi influencée par les objecteurs de conscience espagnols qui luttent encore contre la dictature de Franco. (5)

De la revue à l’action directe non-violente antinucléaire

En 1974, un réseau de groupes d’action non-violente se constitue autour de la revue. Il décide de s’allier à la nouvelle critique écologiste de l’industrialisme capitaliste, et à la résistance contre la construction d’un nombre incroyable de centrales nucléaires en Allemagne, en Suisse et en France.
Le groupe d’action non-violent de Freibourg (GA Freiburg) participe à la première occupation d’un site contre le projet d’installation d’une centrale nucléaire à Wyhl dans le Sud-Ouest de l’Allemagne.
Autour de 1976, le mouvement contre les centrales nucléaires devient un mouvement de masse en Allemagne et Graswurzelrevolution y participe pendant des décennies jusqu’à la décision provisoire de 2011 de supprimer totalement les centrales nucléaires en République fédérale d’Allemagne, censée être effective fin 2022. C’est par ses commentaires critiques et la propagation de méthodes d’action directes non-violentes, sabotage inclus, que Graswurzelrevolution y contribue.

Boycott, blocage et perturbations antimilitaristes

La revue Graswurzelrevolution et les groupes d’action non-violente introduisent constamment de nouvelles stratégies d’action dans le mouvement, comme le boycott de la facture d’électricité dans les années 1970, ou encore les cercles amicaux de Gorleben qui durent de 1977 à 1980 et dont émane la « République libre du Wendland » en 1980 (occupation d’un lieu prévu pour stocker des déchets nucléaires). Cette occupation du site de Gorleben, avec des cabanes et les premières éoliennes artisanales, qui dure plus de quatre semaines, devient pour tout le mouvement une utopie qui l’encourage et le stimule pour ses luttes ultérieures.
En 1980, l’organisation Fédération des groupes d’action non-violente / Graswurzelrevolution (FöGA), dont le journal devient le moyen d’expression officiel, naît à partir du réseau des groupes d’action non-violente. Cette organisation perdure jusqu’en 1997. La FöGA influence le mouvement contre les centrales nucléaires et le mouvement pour la paix des années 1980 dans le sens d’une radicalisation afin de ne pas être un simple mouvement contre les armes atomiques mais de devenir un mouvement radical et antimilitariste. C’est ainsi que dès le milieu des années 1980, des perturbations de manoeuvres militaires de l’armée allemande sont mises en place. À cette époque, ce mouvement contribue au dépassement de la Guerre Froide.

Bloquer les trains de déchets nucléaires en déjouant la répression

À la fin des années 1980, la revue Graswurzelrevolution et la FöGA introduisent la stratégie des blocus au sein du mouvement contre les centrales nucléaires, comme le blocage ferroviaire des transports Castor de déchets nucléaires de La Hague vers Gorleben. Cette stratégie est adoptée par le mouvement tout simplement parce qu’elle est efficace. Ces blocus sont mis en place jusqu’à la première décennie du 21e siècle. Cette stratégie se positionne d’emblée comme une alternative aux batailles violentes près des clôtures des chantiers des centrales nucléaires contre la police censée les protéger, une stratégie propagée par les groupes autonomes.
Avec la stratégie d’action décentralisée contre les transports Castor apparaît d’un coup la possiblité stratégique d’intervenir contre les transports de déchets nucléaires sur des rails de chemin de fer sur des milliers de kilomètres avec une action directe contre ces transports, c’est-à-dire contre l’infrastructure matérielle de l’industrie nucléaire. La police ne parvient jamais à contrôler complètement les actions sur une telle longueur.

Un média engagé

Au cours des années 70, la rédaction du journal se fait de manière tournante tous les 2 ans entre différents groupes d’action non-violente. En 1980, la rédaction se structure à Hambourg avec l’apparition du salariat (par intermittence), en plus de 3 antennes régionales. Le journal devient alors le porte-parole du mouvement Föga. Puis en 1998 il redevient un média indépendant.
Au cours de cette histoire, la revue Graswurzelrevolution publie des brochures, des numéros spéciaux, des livres et des bulletins supplémentaires de 4 à 8 pages avec un tirage plus élevé (6). Cela permet d’éclairer ses positions auprès du grand public et de participer à l’extension du concept de révolution non-violente.
Au cours des années 1970, les publications de Graswurzelrevolution s’engagent entre autres en solidarité avec les ouvri·ères agricoles immigré·es du Mexique et mobilisé·es autour de Cesar Chavez et de la United Farmworkers (UFW) dans le Sud des États-Unis.
Elles s’engagent aussi dans la critique de la guerilla marxiste-léniniste de la Fraction Armée Rouge (7). 
D’autres bulletins à grand tirage sont diffusés contre la deuxième guerre du Golf en 1991 ou à l’occasion des anniversaires de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl dans les années 80 et 90. Des journaux et des numéros spéciaux sont également édités pour le boycott des élections au parlement fédéral.
Après la dissolution de la FöGA en 1997, la revue mensuelle Graswurzerevolution se transforme en média indépendant avec un journal, un site web et une maison d’édition de livres. Elle continue d’accompagner les actions de désobéissance civile des mouvements sociaux, qu’ils soient actifs contre l’extraction du charbon, contre le changement climatique ou pour le féminisme.

Lou Marin,
membre du comité des éditeurs et éditrices de Graswurzelrevolution.

Traduit de l’allemand par Sylvie Ranc-Puech

Graswurzelrevolution, Breul 43, 48143 Münster, www.graswurzel.net, redaktion@graswurzel.net.

(1) En Autriche ce sont Pierre Ramus et Olga Misar qui développent ce courant, comme Clara Wichmann et Bart de Ligt aux Pays-Bas. Voir Sebastian Kalicha, Anarchisme non-violent et pacifisme libertaire. Une approche théorique et historique, Atelier de création libertaire, Lyon, 2020.
(2) « Anarchisme et non-violence, un groupe, une revue (1964-1974) », dans Réfractions n° 5, printemps 2000, pages 89-102. Voir aussi anarchismenonviolence2.org.
(3) En français : IRG, Internationale des résistants à la guerre. War Resisters’ International, 5 Caledonian Road, London, N1 9DX, Britain, wri-irg.org.
(4) Le livre de George Lakey Dix mythes sur la lutte non-violente (éd. Agir pour la paix/Quinoa) est une perpétuelle source d’inspiration.
(5) Voir Portrait d’un insoumis : Pepe Beunza, éd. du MAN, 2011.
(6) Bulletins tirés jusqu’à 50 000 exemplaires, tirage normal de Graswurzelrevolution à cette époque : 5 000 exemplaires.
(7) À l’occasion des poursuites judiciaires contre un membre de la rédaction d’alors de la revue, dans le cadre des répressions étatiques en 1977 (« Affaire Mescalero »).

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