Dossier Environnement Flore

Être fleuriste et écolo, c’est possible ?

Loyce Hébert

Fleuriste indépendante à Montreuil et engagée dans une démarche écologique, Loyce Hébert partage ici quelques-unes des questions qu’elle se pose, comme autant de défis à relever au quotidien.

Le monde végétal a toujours tenu une place importante dans ma vie. Le métier de fleuriste, je l’ai appris à 20 ans avant de travailler une quinzaine d’années dans le monde de la culture. Je ne pensais pas reprendre cette activité. C’est la rencontre avec un producteur de roses qui a bouleversé le chemin que je m’étais tracé.

Cueillir, réfléchir, raconter

J’ai mûri le projet pendant deux ans, ce qui m’a laissé le temps de le rêver et d’établir les points qui m’étaient essentiels :
travailler en direct avec des product·rices, le plus localement possible, et apprendre d’elles et eux ;
réfléchir à l’impact environnemental de mon activité, sur toute la chaîne, de l’achat à la revente ;
quel univers et quel récit avais-je envie de transmettre aux personnes ? Être passeuse entre product·rices et client·es. Leur expliquer par exemple que telle fleur cette semaine est plus courte parce qu’il n’a pas assez plu, ou encore qu’elle est tachée à cause de tel parasite. Cela prend du temps d’expliquer, de faire découvrir et de susciter l’intérêt pour certains végétaux. Les habitudes sont malgré tout difficiles à changer. Les personnes sont habituées aux fleurs qui tiennent, il y a un rapport entre le prix et le caractère éphémère du produit qui coince encore. Mais au bout de trois ans, je peux constater les changements chez mes client·es. En réalité, les personnes aiment qu’on leur raconte l’histoire des fleurs qu’ils et elles achètent ;
glaner moi-même une partie des végétaux. Il s’agit principalement de flore spontanée dans deux endroits de ma ville : Montreuil. J’ai accès à deux lieux, un jardin et une friche, dans lesquels je glane fleurettes, graminées, feuillages, baies et parfois des fleurs que j’ai moi-même semées. Je me suis formée à la reconnaissance de la flore sauvage pour plusieurs raisons : élargir mes connaissances en botanique, ne pas cueillir des plantes toxiques et transmettre à mes client·es ces connaissances. Enfin, quelques amis jardiniers me donnent aussi parfois des fragments de végétaux (arbres, arbustes fleuris...) qu’ils taillent. C’est une manière de recycler ce qui partirait à la déchetterie.

« Dire la poésie des fleurs et leur nécessité pour la planète et les humains »

Mon souhait était de proposer autre chose, de plus sensible, qui soit ouvert à la diversité végétale et hors de la norme. Mon passé de plasticienne m’a aussi aidée à créer un univers bien à moi, peuplé de souvenirs d’enfance et de références artistiques.
En travaillant les fleurs de saison, on ouvre un champ d’expérimentation infini où l’on peut dire la poésie des fleurs, leurs formes, leurs couleurs et la façon dont elles fonctionnent. Car les fleurs sont d’une grande nécessité pour la planète et les humains. Elles sont l’un des organes reproducteurs du monde végétal : sans elles, pas de fruits. Elles ont une intelligence qu’on ne soupçonne pas (lire L’Intelligence des fleurs, de Maurice Maeterlinck) et elles sont nécessaires au bien-être des humains de par leur beauté, leur parfum et leur capacité à nous émerveiller, coupées ou non.

Dans la pratique, de nombreux défis à relever

Le projet tel que je voulais le créer demande de s’attaquer à des questions de fond, qui prennent du temps sur le travail quotidien :
tri des déchets (papier, plastique, déchets verts). Certain·es fleuristes ne s’embêtent pas du tout à faire ce tri ;
acheter ou non des fleurs emballées dans du plastique. Ce n’est pas parce que les fleurs sont vertueuses qu’elles ne sont pas transportées dans un film plastique. Certains producteurs (dans le Sud notamment) sont tenus de procéder ainsi, cela fait partie de leur charte de vente. Les fleuristes comme moi sont totalement coincés car l’offre en hiver est très réduite ;
chercher toujours de nouve·lles product·rices. L’offre devient trop faible par rapport au nombre de fleuristes qui s’installent et veulent de la « fleur propre » (1) ;
chiner ou acheter du matériel de seconde main lorsque c’est possible ;
trouver des alternatives à la mousse florale (très polluante). Pour de petites compositions, j’utilise des pots solides (en céramique) qui peuvent accueillir du grillage à poule permettant d’y piquer des fleurs. Le grillage est ensuite réutilisé. Pour tout ce qui est composition funéraire (dessus de cercueil, couronne, etc.), impossible de faire autrement. Je pense sérieusement que des ingénieurs pourraient se pencher sur cette question !
se fournir ou non chez des product·rices qui utilisent des traitements : quelle est ma limite ? Cela veut dire poser des questions qui peuvent fâcher car le sujet est très sensible en ce moment ;
les livraisons : je décline les livraisons en voiture au-delà d’un certain périmètre pour un seul bouquet. Je recommande aux clients de s’adresser à des fleuristes proches du domicile des personnes concernées ;
comment répondre à certaines demandes des client·es qui ne correspondent pas à mes valeurs (roses ou pivoines en hiver) ? En réalité, j’ai vite constaté que cela ne posait pas de problème. Les personnes qui m’appellent savent pourquoi elles le font. Je communique assez fortement sur ma démarche, donc je n’ai jamais perdu de client·e pour des questions comme celles-ci. C’est plutôt le prix de mon travail qui est sujet à refus.

Pour le moment, dans ce métier que je me suis choisi, les défis que je me suis lancés sont réellement fastidieux, souvent décuplés par les réalités économiques. C’est aussi pour cette raison que je cueille. Cueillir est une activité régénératrice pour moi. Mais s’il y a une chose que j’ai apprise, c’est qu’on ne cueille pas tout au même endroit. Je ne prends jamais toutes les fleurs d’un même pied, ni ne mets à nu un arbuste. Il y a la petite part pour moi, l’autre partie appartient au reste du monde vivant. Ainsi, je laisse également la possibilité à la flore de se régénérer. C’est à cet endroit que je retrouve la justesse.

L’Oiseau jardinier : www.loiseaujardinier.fr

(1) Après enquête auprès de product·rices, se faire labelliser en bio n’a pas grand intérêt même s’ils ou elles sont déjà dans une démarche zéro traitement. C’est un label très contraignant, cher, et la demande du public n’est pas encore assez importante pour sauter le pas. Celles et ceux qui possèdent le label ont très souvent aussi une production maraîchère où la fleur reste un « plus ».

Silence existe grâce à vous !

Cet article a été initialement publié dans la revue papier. C'est grâce à vos abonnements et à la vente de la revue que nous pouvons continuer à proposer des alternatives à la société consumériste et destructrice actuelle. Sans publicité, sous forme associative, notre indépendance et notre pérennité dépendent de votre engagement humain et financier !

S'abonner Faire un don Participer