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Le vieil écolo, ce pionnier !

André Larivière

Silence donne la parole à André Larivière, un militant historique de l’écologie et des luttes antinucléaires. L’occasion de traverser, à partir de sa situation personnelle, du Québec à la France, cinq décennies d’engagements personnels et collectifs, dans lesquelles s’inscrit l’histoire de la revue que vous tenez entre les mains.

Oui, cinquante ans que je le suis : écolo ! Début des années 70. En un temps où tout le monde s’en foutait, de l’écologie. C’était le temps des Trente glorieuses (appelées « American dream » outre-Atlantique). (1) Nous, faibles contre-courants dans l’indifférence générale, nous intéressions déjà à l’agriculture biologique, à une alimentation non carnée, à la production autonome d’énergie, à la moindre pollution, à la cohérence entre le dire et le faire, aux matériaux plus sains, aux circuits courts, au troc, au désemballage, aux fonctionnements solidaires et collectifs, sinon communautaires.
Pour la majorité dominante, nous n’étions au mieux que des rêveurs et des rêveuses, des idéalistes, des irréalistes. Au pire, des énergumènes, des prophètes de malheur, des profiteurs et profiteuses du système, voire des extra-terrestres. Nous étions des personnes radicales tenaces et fières de l’être. Sachant d’avance que la vie se charge bien assez vite de nous ramollir.

Celles et ceux qui ont renoncé

Il y a celles et ceux qui, après 1968, ayant considéré qu’ils et elles avaient bien fait la révolution, cherchèrent comment bien vendre leurs talents et énergies au mégasystème (de merde). Faut bien gagner sa croûte, quoi ! Ils et elles devinrent souvent cadres, patron·nes, PDG et haut·es-fonctionnaires. Contribuant activement à faire de notre génération – hyper technologies aidant - une des plus nuisibles que la Terre ait jamais portée.
Et sans doute, pour, si possible, se déculpabiliser un peu, ces personnes se mirent à appeler « babacool » (« granola » au Québec) celles et ceux qui essayaient de persister à incarner l’après 68. Amoindrir et ridiculiser est une bonne tactique pour déprécier, et ainsi s’autovaloriser malgré tout en contexte ambigu.

Expérimenter et incarner

D’autre part, côté « babacool », incarner est fort difficile. C’est là où souvent le bât blesse. Comment expérimenter et appliquer sans tomber dans les mille pièges de la doctrine, du laxisme, de la naïveté, de l’excès ? Faudrait naître avec une maîtrise en psychologie humaine, celle-ci étant particulièrement tordue.
Malgré tout, certains « îlots » surent créer des expériences alternatives durables, en groupes ou en comités plus restreints (couples, individus), par innovations dans les manières de procéder et de structurer. Ils ont persisté et signé positivement, inaugurant de nouvelles attitudes dans le penser et le faire. Le mérite de ces démarches plus radicales, encore relativement minoritaires, étant qu’elles servirent par la suite de référence pour les personnes moins radicales qui naquirent ou s’éveillèrent un peu plus tard...
Mais plusieurs aussi échouèrent malgré d’héroïques essais. Leur jeter la pierre ? Ils et elles avaient le mérite d’explorer d’autres voies en un temps où on prétendait que les Trente glorieuses étaient le rêve ultime et que, « anyway, no other alternative »(2) ! Faut avoir vécu en ces temps-là pour bien sentir le poids de cette lourde unanimité.
Pour tirer leur épingle financière du jeu et par besoin d’une autre sociabilité, certain·es durent se convertir à des travaux saisonniers, à l’artisanat d’art, à des emplois dans les secteurs de la santé et de l’éducation. Là où il ne faut pas aller trop loin dans le compromis face aux autres et d’abord à soi-même.

Une expérimentation de 15 ans

Toujours est-il que notre petite famille (avec 3 enfants) persista en tant que famille néorurale radicale : 15 ans sans électricité, téléphone, ni eau courante. Naissance et petite école à la maison, jardins et vache familiale. Pendant 15 ans ! À moins d’être grandement masochiste, c’est que cela nous contentait, non ?
Confort rustique, qu’on appelait ça. Équipée à l’ancienne, mais relativement efficace. Pour l’eau, joug et seau à puiser tous les jours dans la rivière propre en face (faut dire qu’on était en forêt canadienne à la limite des régions habitées). Entre 5 et 8 seaux d’eau par jour pour une famille de 5 personnes. C’est ce qu’on pourrait appeler de l’autorationnement efficace pour ne pas assécher la planète ! Et le lave-linge ? Manuel ! Germaine qu’il s’appelait. Faut pas croire : même avant l’invention des moteurs et ordinateurs, l’humanité avait bricolé mille systèmes mécaniques ingénieux à mouvoir par force humaine ou animale. Tout cela ayant le mérite de nous garder bien en forme.
Vous imaginez, les jeunes ! Sans téléphone, ni fixe et encore moins portable ! Pendant 15 ans ! Parfois, ma compagne entrouvrait la porte et me lançait : « André, téléphone ! ». Je commençais à réagir en déposant l’outil en main, et éclatais de rire. Bonne blague ! Elle m’avait bien eu.

Tentative d’autonomie et engagement militant

J’étais alors saisonnier dans un parc national tout proche. À l’automne, je faisais nos comptes et nous décidions si oui ou non nous allions demander l’assurance-chômage pour l’hiver. Et notons qu’à cette époque, ces systèmes de protection sociale accompagnaient les citoyen·nes sans les considérer a priori comme suspect·es. Faut dire que c’était avant la casse de l’État-providence et des filets sociaux. Néanmoins, certains automnes, nous jugions que nous avions assez de petites réserves pour traverser l’hiver (même à 5 personnes), et je m’abstenais donc de demander l’assurance-chômage pourtant facilement disponible sur demande.
Puis, les saisons tournant, nous avons – ma compagne et moi – emprunté des chemins divergents.
Changeant ainsi la couleur de nos engagements écologiques. Pour ma part, je glissai alors de l’écologie pratique appliquée vers l’écologie politique viscérale avec, à la clef, de nombreuses implications militantes pendant 30 ans de plus, surtout en Europe de l’Ouest.
Pour préciser un peu ce que peut signifier « militant viscéral », dans mon cas c’est près de 15 000 km à pied à travers l’Europe entre 1986 et 2016, trois grands jeûnes politiques (​40 jours à San Francisco, 31 jours en Allemagne et 36 jours à Paris – en tout, trois mois et demi de sa vie à ne boire que de l’eau) –, et cela, pour diverses causes écolo-pacifistes. À quoi il faut ajouter plusieurs vigiles devant des sites sensibles, actions de désobéissance civile et organisation de rencontres internationales entre activistes. (3)

Retour au présent

Aujourd’hui, je rigole doucement quand je constate que dans la plupart des médias, il ne se passe pas un jour sans qu’on nous entretienne de divers dossiers écologiques : agriculture bio, recyclage, circuits courts, troc, éviter la gabegie d’emballages, énergies renouvelables, etc.
Bien sûr, ça fait plaisir. Et à la fois, on remarque qu’on avait simplement eu raison trop tôt. Et on se dit : « De toute façon, il était plus que temps que ça devienne des préoccupations prioritaires ».
Jusqu’à voici à peine quelques années, nos sociétés n’en étaient encore qu’au constat du désastre et aux vœux pieux. Depuis peu, enfin des gestes concrets dans des directions déterminées. Et à coup lancé, le changement peut aller vite et loin. Car cohérence et urgence obligent !
Mais quand même c’est curieux qu’on n’ait pas l’idée de venir nous demander : « Mais quelle mouche vous avait piqué pour être déjà comme ça voici 50 ans ? Comment avez-vous fait ? Jusqu’à quel point avez-vous réussi ? Comment expliquez-vous vos échecs ? ».
Allez, je suis encore aussi impatient que vous de changements radicaux. Et qu’on enlève le pouvoir à ces dinosaures antédiluviens (le déluge n’est-il pas un immense méga dérèglement climatique ?) qui ne jurent que par la croissance et le fric des bourses et actionnaires.

Quelques règles de jeu pour ne pas se faire récupérer

En attendant, oui, je joue au vieux (ce que d’ailleurs je deviens) en me permettant de raconter aux plus jeunes les quelques règles de jeu que nous avions adoptées nous pour rester, autant que faire se peut, cohérent·es et radica·les :

  • 1) Cette société étant un tissu de mauvaises habitudes, ne pas se gêner pour en changer et expérimenter.
  • 2) Rien n’est innocent dans le modernisme. Le trop efficace, trop facile et trop rapide se paie autrement, en agressions multiples sur la Nature et la santé. Rester systématiquement méfiant·e.
  • 3) Ne pas prétexter des enfants pour s’embourgeoiser.
  • 4) Toute expérience qui nous semble valable – même radicale – nous y entrerons en famille, aussi avec les enfants. Et peu importe les critiques des « raisonnables ».
  • 5) Mais à la fois, éviter la grande idéologie qui s’érige en dogmatisme. Car le ou la grande idéologue manque de confrontation au réel. Quand il faut couper les bras et les jambes à une partie du réel pour le conformer à l’énoncé de principe, c’est que quelque chose ne va plus.
« Suis ton cœur »

Le premier critère valable restant toujours, de toute façon, de trouver là où on se sent le mieux dans sa peau. « Suis ton cœur, que ton visage brille durant le temps de ta vie ». Haute antiquité égyptienne. Une des plus anciennes phrases dont l’humanité se souvienne. Et complètement actuelle.
J’ai connu des grand·es prosélytes du végétarisme qui, après 5 ans, se remettaient à manger des hamburgers. Ils et elles avaient tenté l’expérience ; mais cela ne leur ressemblait pas assez.
Autres exemples ? Certain·es jurent par certaines techniques de la permaculture : buttes et paillages.
Pourtant, force est de constater que la butte convient à certains milieux et climats, et pas du tout à d’autres. Idem pour le paillage : autant il faut souvent pailler, autant il se trouve aussi des moments pour « dépailler » quand, par exemple, l’excès d’humidité favorise trop les gastéropodes et la pourriture.

Maltraitance animale et végétarisme

Et le véganisme ? D’abord, pour vous taquiner un peu, maintenant sur un tiers des produits bios c’est écrit « végan » (même quand ça crève les yeux) : les communicant·es sont passé·es par là... Dire que les vieux et vieilles végétarien·nes et de ma sorte (depuis plus de 50 ans) n’ont jamais vu le mot « végétarien » écrit nulle part. Fallait plutôt se battre pour savoir s’ils ou elles n’avaient pas utilisé du saindoux pour leur friture. On n’était pas supposé avoir droit de regard sur ce qui se passait en cuisine.
Non, plus sérieusement, je me réjouis vraiment de cet événement imprévisible qui a vu croître si rapidement la conscience de la maltraitance animale. Après tout ce qu’on a fait subir à ces pauvres bêtes, merci pour votre venue et votre exigeante présence. Enfin, des gens pour rappeler impérativement aux modernes hors-sol que des kilos de viande, ce sont d’abord et surtout des animaux très souvent maltraités et cruellement assassinés.
Mais à la fois, j’ai connu de vie·illes ami·es qui en s’installant sur leur ferme ont hésité entre végétarisme, et carnivorisme en élevant et tuant eux-mêmes et elles-mêmes leurs bêtes. Ils et elles ont fait ce second choix. Et je leur ai dit : « Ce ne sera jamais mon choix. Mais si vous assumez complètement jusqu’à tuer les bêtes que vous allez manger, et que vous savez le faire avec respect, gravité et reconnaissance pour la vie que vous prélevez, je comprends et accepte ».
Si tou·tes les bouffeu·ses de bidoche devaient tuer eux-mêmes et elles-mêmes ce qu’ils et elles consomment… ces personnes seraient beaucoup moins nombreuses. Déjà que de voir ces meurtres les horripile. C’est pourquoi il se tue en Europe des millions de bêtes tous les jours sans que jamais personne ne les voie mourir ! « Si les murs des abattoirs étaient couverts de vitrines, tout le monde deviendrait végétarien·ne », déclare Paul McCartney, végétarien au long cours.

Déjouer les subterfuges du capitalisme

Un mot encore sur la bio. Ne pas oublier de favoriser ce qui est de saison et ce qui se produit en circuits courts. Et ne pas oublier que si, pour obtenir des tomates (même bios) en janvier ou février, il faut traiter le travailleur ou la travailleuse du sud de l’Europe ou du Maghreb comme un·e semi-esclave, ce n’est plus de la bio... qui se doit d’être aussi sociale, mais encore un subterfuge du capitalisme qui sait s’adapter à toutes les envies consommatrices.
Bref, je me sens être ce vieil écolo pionnier, et fier de l’avoir été. On a simplement senti avant bien d’autres les priorités et urgences à venir. D’ailleurs, je suis loin d’être la seule personne. Les campagnes dites retirées ne sont-elles pas pleines de rebelles caché·es pour favoriser le troc, le circuit court au maximum et ainsi échapper au pouvoir des bureaucrates parisien·nes ?

André Larivière
Début mai 2020

Puisque je m’expose, j’assume. Si vous avez des commentaires, envies d’échanges et questions…
En ces temps, tout presse ! Aidons-nous ! andre.lariviere@laposte.net.

(1) Les 30 Glorieuses : « Consommer comme des oies gavées ». « Médiocre mais au moins, ça coûte cher ! » disait-on en rigolant. Ne surtout pas se poser de questions. Et sans savoir que les premières récessions, les effondrements écologiques et les criantes injustices sociales allaient bientôt venir...
(2) « De toute façon, il n’y a pas d’alternative ! »
(3) Le compte-rendu partiel de ces péripéties a donné un petit livre Les carnets d’un militant, publié aux éditions Écosociété (Québec, 1997). Épuisé (le livre et non la personne)…

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