Cette année 2021 marque les dix ans de l’accident nucléaire survenu à la suite d’un tremblement de terre et d’un tsunami à Fukushima dans la région du Tôhoku le 11 mars 2011. L’occasion de se rappeler qu’il s’agit une catastrophe quotidienne et collective, toujours en cours, et ce malgré les tentatives du gouvernement japonais de la faire oublier. Faire comme si de rien n’était, alors que tout est différent : c’est aussi contre cette résignation imposée que luttent des habitant·es, en s’organisant en autonomie sur le territoire.
Prendre en charge les victimes
Les femmes* (1) et les mères occupent, à plusieurs niveaux, des places singulièrement actives dans cette vie politique. Dès le lendemain de l’accident, elles se sont engagées sur le terrain, en réaction immédiate à la catastrophe. Elles ont été nombreuses à effectuer la prise en charge des victimes et des populations les plus vulnérables, comme les personnes âgées et les enfants. Ce travail de premiers soins et de proximité correspond à ce que les féministes ont appelé le « care », cet ensemble d’activités de soin qui incombe souvent aux femmes dans la société. Elles ont surtout souligné que le care n’était pas systématiquement reconnu ni visibilisé et, de fait, cette première mobilisation de femmes* à Fukushima est peu documentée.
Mesurer les radiations, s’entraider
Il en va de même de la dynamique d’organisation locale née suite à ce premier élan : face à la gestion de la catastrophe et au décalage entre les discours gouvernementaux et la réalité des conséquences sur place, des groupes se sont spontanément formés pour étudier les radiations et en mesurer la présence dans l’environnement, afin de pouvoir diffuser des données exactes.
Les femmes* ont tout de suite fait partie intégrante de ces groupes, et l’autrice Mari Matsumoto note surtout une grande participation de mères, déjà informellement réunies autour de leurs inquiétudes pour leurs enfants. Parallèlement à ce travail de fond sur les radiations, elles ont formé des groupes de soutien pour les mères seules et les personnes enceintes, et pour mettre en réseau les personnes évacuées de la préfecture de Fukushima potentiellement isolées. Mari Matsumoto cite par exemple les « femmes de Tarachine » qui, bien qu’on ait peu d’informations à leur sujet, initiaient vraisemblablement ce type d’actions, ainsi que des réunions ouvertes où les habitant·es pouvaient partager leurs témoignages sur la manière dont la catastrophe avait réellement affecté leur quotidien.
Partager les connaissances
Ces pratiques locales, principalement autogérées, ont progressivement attiré l’attention d’organisations non gouvernementales et de l’Organisation londiale de la santé (OMS). De nouveau, des femmes* se sont investies dans le dialogue avec les institutions, interpellant notamment les hommes politiques au sujet des enfants. Elles ont alors été soutenues par des organisations féministes, des chercheuses et des spécialistes, qui ont mis à disposition leurs savoirs, leurs outils d’enquête et leurs contacts.
Cette circulation de ressources a donné naissance à une initiative internationale : le Réseau des femmes qui enquêtent et aident les victimes de Tchernobyl, fondé par des scientifiques japonaises. Son objectif était de partager les connaissances accumulées à propos de l’effet de la radioactivité, notamment sur les enfants, afin d’aider les populations à lutter contre le silence des autorités (Gonon 2015).
Défendre les droits des femmes fragilisés par la catastrophe
À la croisée d’une réponse locale, d’une réflexion féministe, et de cette portée étendue, des femmes* ont également lancé dès le 13 mars 2011 le site Women’s Action Network. Il a permis de diffuser des informations en direct sur la catastrophe et, progressivement, de récolter des dons et de faire entendre la voix des femmes* victimes sur place. De nouveau, un réseau de soutien s’est organisé dès 2011.
Les témoignages et les contributions ont servi de sources d’études pour défendre les droits des femmes en mettant en avant l’inégalité des conséquences de la catastrophe en fonction du genre, mais aussi en reprenant les sujets féministes habituels dont cette situation avait renforcé la gravité. Un manifeste a finalement été publié à destination des autorités publiques le 25 mars 2011, plaidant pour l’intégration des femmes dans le processus de reconstruction — matérielle et sociale — du pays.
Ces mobilisations des femmes* ont permis l’adoption en 2014 de la Child Victims’ Law, instaurant un suivi de la santé des enfants, des femmes et des personnes âgées à Fukushima. La plateforme Women’s Action Network est également toujours active, notamment autour de la crise du Covid-19, qui a fait ressortir le même type de problématiques sociales.
Même si ces collectifs provoquent des divisions du fait de la mise en avant du rôle de mères, ils ont continuellement prouvé leur importance depuis la catastrophe. Ils participent surtout à montrer la nécessité vitale du soin, et la diversité des formes de lutte et de réparation dans un contexte où toutes les échelles de mesure cèdent face à l’ampleur du désastre.
Lorraine Gehl, étudiante en anthropologie, a notamment travaillé sur les mobilisations écologistes et féministes. Elle participe à la chronique « L’écho féministe » régulièrement dans Silence.
(1) Cette étoile signifie que nous ne parlons pas uniquement de femmes cisgenres, c’est-à-dire dont le genre correspond à celui qui a été attribué à la naissance, bien que nous n’ayons pas de données précises à ce sujet.
Bibliographie
- Anne Gonon, « Le féminisme à l’épreuve d’une catastrophe nucléaire. Mères, nature et care dans le Japon d’après-Fukushima », Cahiers du Genre no 59 (2) :153‑71, 2015
- Mari Matsumoto, « Mon espoir… Que nous restions enragés, ensemble, plus que jamais. », in Fukushima et ses invisibles. Cahier d’enquêtes politiques, 2018